march__ste_cath  Le voeu des sergents d'armes à Bouvines. L'actuelle place du Marché Sainte-Catherine se trouve à l'emplacement de l'ancien prieuré Sainte-Catherine du Val-des-Ecoliers. Il a été créé à la suite du voeu des sergents d'armes qui, lors de la bataille de Bouvines en 1214, promirent d'édifier une église à sainte Catherine d'Alexandrie s'ils remportaient la victoire. Deux plaques gravées après 1376, apposées à l'origine au portail de l'église du prieuré, aujourd'hui dans la chapelle Saint-Jean-Baptiste de la basilique Saint-Denis, évoque la fondation du prieuré : sur une plaque, deux sergents d'armes demandent à saint Louis son aide pour ériger une église dédiée à sainte Catherine, le roi donne sa bénédiction ; sur l'autre plaque, deux sergents d'armes font le serment d'ériger une église en l'honneur de la sainte en cas de victoire, devant un frère de l'ordre du Val-des-Ecoliers (en robe blanche et manteau noir) qui indique d'un geste l'endroit où doit être construite l'église. Sur ces deux plaques, des inscriptions rappellent les circonstances de cette fondation.

L'Ordre du Val-des-Ecoliers. Le futur prieuré est confié à l'ordre des chanoines réguliers du Val-des-Ecoliers qui souhaitait s'implanter dans la capitale. Selon la légende de l'ordre, cette congrégation aurait été fondée en 1201 par quatre Maîtres en Théologie de l'Université de Paris, Guillaume l'Anglais (peut-être était-il d'origine anglaise comme 38% des maîtres de l'Université de Paris, d'après J. Baldwin), Richard de Narcy, Evrard et Manassès : après une vision, ils auraient décidé de se retirer dans la solitude ; ils s'installent alors dans le sud de la Champagne où ils fondent un monastère. En 1219, le pape approuve la règle de l'ordre. Ce dernier se développe et possède jusqu'à 28 prieurés.

La construction du prieuré à Paris. Pour la création du prieuré parisien, un champ d'une superficie d'un hectare situé à l'extérieur de l'enceinte de Philippe Auguste, est donné par le bourgeois Nicolas Giboin en 1228, et agrandi par les 5 hectares du champ voisin offerts par Pierre de Braine, bourgeois de Paris. La construction du prieuré commence en 1229 grâce à des dons de la reine-mère Blanche de Castille, de clercs (l'évêque du Mans, l'archevêque de Reims) et surtout des Templiers implantés non loin, qui financent la plus grande partie des locaux.

Image_3Les bâtiments. L'entrée du prieuré se situait aux n°6-8 de l'actuelle rue de Sévigné (appelée rue Ste Catherine sur le plan ci-contre). Le prieuré comprenait une église gothique de style gothique, en croix latine, qui se trouvait à l'emplacement de la rue d'Ormesson, parallèle à la rue Saint-Antoine. Au nord, le cloître flanquait l'église et était lui-même bordé à l'est d'un jardin à hauteur des n°5-17 de l'actuelle rue de Turenne qui n'apparaît pas sur le plan ci-contre (plan de Truschet et Hoyau, dit plan de Bâle, vers 1552 ; le nord est à gauche).

La vie du prieuré au Moyen Age. Le prieuré compte 45-50 membres. A titre de comparaison, les Jacobins/Dominicains et les Cordeliers/Franciscains accueillaient, eux, chacun 300 frères. Le prieuré suit la règle de saint Augustin, qui est celle des chanoines réguliers, adaptée par les Victorins (du prieuré Saint-Victor, sur la montagne Sainte-Geneviève). Comme tous les chanoines réguliers, leur première tâche est la célébration des heures et des offices religieux tout au long de la journée. L'étude des Ecritures, la lectio divina, est la seconde occupation des frères. Les Ecoliers ont également une fonction de prédication, ce qui les rapproche des ordres mendiants. Ils prêchent surtout dans leur église du prieuré Sainte-Catherine, mais aussi ponctuellement dans d'autres églises de la capitale.

Les Ecoliers jouent un rôle non négligeable dans la vie intellectuelle parisienne de la seconde moitié du XIIIe siècle et du début du XIVe siècles. Si jusqu'au milieu du XIIIe siècle, les frères restent à l'écart de l'Université, en 1259 est mentionnée la présence rive gauche d'un collège appartenant au Val-des-Ecoliers et d'une chaire en théologie détenue par un maître appartenant à l'ordre qui est donc parfaitement intégré à l'Université. Si le collège de la rive gauche devait être ouvert aux étudiants laïcs, le studium du prieuré Sainte-Catherine, lui, mentionné à partir de 1274, accueille les frères de l'ordre qui souhaitent recevoir un enseignement en théologie (les arts libéraux sont enseignés à partir du XVe siècle). Le prieuré est pour cette raison doté d'une bibliothèque de 300 volumes en 1288, ce qui est important  pour l'époque  : la bibliothèque du collège de la Sorbonne en compte plus de 1000, mais celle du Chapitre de Notre-Dame seulement 120. Les maîtres en théologie qui enseignent au studium sont réputés. Mais un déclin s'amorce après 1320 : le studium ne peut plus accueillir que 12 frères, et le prieuré ne fournit plus guère de grands maîtres. 

Le prieuré bénéficie de la protection (surtout des dons) des rois de France, notamment de Saint Louis, et de la famille royale.  Saint Louis se rend à Sainte-Catherine. Il demande aux Ecoliers une messe annuelle à la Sainte-Chapelle, et les rémunère pour cela. Dans son testament, il laisse au prieuré 40 livres, soit autant qu'aux Cordeliers et Jacobins de Paris. Le roi Philippe III poursuit les dons au prieuré.  Durant une cinquantaine d'années, à la fin du XIIIe et au début du XIVe siècles, la charge d'aumônier de la reine est assurée par un membre de l'ordre. Quelques sergents d'armes se font enterrer au prieuré.

plan_couture_ste_cathEntre le XIIIe et le XVe siècle, le prieuré achète ou se voit offrir les terrains avoisinants. On désigne cet ensemble par le terme "couture Sainte-Catherine", déformation de "culture", car ces terrains étaient souvent des terres cultivées. On peut voir sur le plan ci-contre la couture Sainte-Catherine en vert (le trait noir représente l'enceinte de Philippe-Auguste, le prieuré lui-même est figuré en rouge). 

Pour assurer la vie matérielle du prieuré, les Ecoliers possèdent un vaste temporel. Ils ont peu de propriétés à Paris. L'essentiel est constitué de champs, de prés et de bois situés en région parisienne (dans la Brie à Bry-sur-Marne, Champigny, Chennevières, Champrose, Le Ménil ; dans le Hurepoix, à Orsay, Launay, Mondétour, Gif-sur-Yvette, Bures, Villejust, Frétel et Séquigny ; dans l'Essone).

Le lotissement de la couture Sainte-Catherine au XVIe siècle. En 1545, le prieuré qui connaissait des difficultés financières décida de vendre les terrains de la couture Sainte-Catherine, représentant une surface de plus de 3 hectares. Ces terres qui s'étendaient essentiellement entre la rue du Parc-Royal au nord, la rue des Francs-Bourgeois au sud, la rue Elzévir à l'ouest et la rue de Sévigné à l'est, furent divisées en 59 parcelles (de 15m sur 30m environ), et un réseau de rues orthogonales fut tracé : il s'agit des actuelles rue Elzevir, rue de Sévigné, rue Payenne, rue Pavée, rue du Parc-Royal, rue des Francs-Bourgeois. L'acheteur d'un lot devait construire dans un délai de trois ans. Certains acquéreurs achetèrent plusieurs parcelles contigües, ce qui permettait d'avoir une parcelle allant d'une rue à l'autre. En 1549, le prieuré lotit de nouveaux terrains situés cette fois plus à l'est, entre la rue de Sévigné et la rue de Turenne. Hormis le tracé des rues, il subsiste aujourd'hui de ce lotissement de la couture Sainte-Catherine sept hôtels particuliers entre cour et jardin : l'hôtel Carnavalet, l'hôtel d'Angoulême, l'hôtel de Savourny, l'hôtel de Donon, l'hôtel de Marle, l'hôtel de Chatillon, l'hôtel d'Albret qui datent du XVIe siècle (remaniés aux XVIIe et XVIIIe s.). Cette opération contribua très largement au développement du Marais à la Renaissance. 

La construction du marché à la fin du  XVIIIe siècle. Au milieu du XVIIIe siècle, le prieuré Sainte-Catherine du Val-des-Ecoliers était délabré. C'est pourquoi en 1767 Louis XV décida de le transférer à l'ancien maison des Jésuites (rue Saint-Antoine) dont l'ordre venait d'être dissout. Le prieuré fut rasé, on décida d'édifier à son emplacement un marché couvert (qui se tenait jusque là en plein air rue Saint-Antoine). La Couronne confia le projet à un particulier, Jacques-François Marchand du Colombier, avocat au Parlement et ancien conseiller du roi, qui avait acheté aux enchères les terrains de l'ancien prieuré. En échange des frais occasionnés par la construction du marché, on l'autorisa à bâtir des immeubles de rapport sur la place. En 1783, le plan définitif de l'architecte Jean-Charles Caron fut adopté par lettres patentes. Cinq rues furent percées pour desservir le marché : la rue d'Ormesson (du nom du Contrôleur-général des Finances) et la rue de Jarente (du nom du prieur de Sainte-Catherine) étaient march__ste_catherine_atget__parallèles à la rue Saint-Antoine ; la rue Marchand du Colombier (du nom du propriétaire) se poursuivant par la rue Caron (du nom de l'architecte), et la rue Necker (du nom du Secrétaire d'Etat aux Finances) étaient perpendiculaires à la rues Saint-Antoine et parallèles à la rue de Turenne. Sur la place, deux halles couvertes abritaient  d'un côté les boulangers, de l'autre les fruits et légumes. Les boucheries se trouvaient au rez-de-chaussée des immeubles situés entre la place et la rue Necker. La poissonnerie se trouvait dans l'impasse de la Poisonnerie, au bout de la rue Necker, et était pourvue d'une fontaine (alimentée seulement au début du XIXe siècle). Sur la place ainsi que rue Necker et sur une portion de la rue de Jarente immeubles_march__ste_cath(n°1-7), une portion de la rue Caron (n°2-10 et n°5-9), sur une portion de la rue d'Ormesson (n°2-8 et n°5-11), sur une portion de la rue de Turenne (n°5-17), des immeubles de rapport très minimalistes furent construits entre 1783 et 1789. Malgré la faillite de Marchand du Colombier, le chantier fut repris et le marché fut inauguré en 1789. Ce dernier ne disparut qu'en 1939 (ci-dessus à droite : photo d'Eugène Atget, prise depuis la rue d'Ormesson vers le nord, 1906).

 

Bibliographie

Danielle CHADYCH, Le Marais, évolution d'un paysage urbain, Paris, Parigramme, 2005.

Catherie GUYON, Les Ecoliers du Christ, l'ordre canonial du Val des Ecoliers 1201-1539, PU ST-Etienne, 1998.