charles_VUn nouvel hôtel princier. Après l'invasion du palais de la Cité par les bourgeois d'Etienne Marcel en 1358, Charles V (ci-contre : Statue de Charles V, Musée du Louvre, Paris), alors dauphin, aurait décidé la création d'un nouvel hôtel princier dans l'est de Paris. Le roi ne voulait plus résider au palais de la Cité, et était déjà logé à cet endroit car il était l'hôte de l'archevêque de Sens Il s'agissait d'un quartier aéré, qui possédait encore un caractère rural. Il était recommandé à l'époque comme un  des lieux les plus sains de Paris. Le roi pouvait gagner facilement Vincennes par la route comme par la Seine ; cette dernière permettait également d'accéder facilement à la Cité et au Louvre.

hotel_st_pol_composit_L'hôtel Saint-Pol s'étendait entre la rue Saint-Antoine au nord, le quai des Célestins au sud, la rue Saint-Paul à l'ouest et la rue du Petit-Musc à l'est. Il était situé à l'extérieur de la muraille de Philippe-Auguste mais englobé par la nouvelle enceinte que fit construire Charles V de 1358 à 1380. A proximité du nouvel hôtel princier, au début de la rue du Petit-Musc, se trouvait le couvent des Célestins qu'une donation du souverain permit d'agrandir.

Sous Charles V (+ 1380) et Charles VI (1380-1422), l'hôtel Saint-Pol fut résidence royale : les cinq enfants du premier (qui furent baptisés à l'église Saint-Paul voisine) et six des douze enfants du second y naquirent. L'hôtel était également le siège du gouvernement : Charles V y installa les réunions du Grand Conseil et des maîtres des Requêtes alors que le reste de l'administration demeurait sur l'île de la Cité (dans certains cas, les assemblées de maîtresms_fr_2813 des comptes et  de juges du Parlement pouvaient avoir lieu à Saint-Pol). Plus largement la construction de l'hôtel Saint-Pol s'inscrit dans la politique menée par Charles V d'aménagement et de multiplication des résidences royales à Paris (le Louvre, Vincennes, Beauté, Saint-Ouen, Saint-Germain en Laye, Creil, Montargis, Melun), certainement dans le but d'exalter la monarchie après la défaîte de Poitiers (1356) et la capture du roi Jean II. Ainsi lorsque l'empereur Charles IV de Luxembourg vint à Paris en 1378, il fut accueilli successivement au palais de la Cité, au Louvre, à l'hôtel Saint-Pol et à Vincennes (ci-contre : Banquet en l'honneur de Charles IV offert au palais de la Cité, Grandes Chroniques de France, ms. fr. 2813, fol. 473v, fin XIVe s., Paris, Bnf).

Un ensemble composite. L'hôtel Saint-Pol n'était pas d'un seul tenant mais composé principalement de quatre hôtels particuliers acquis entre 1360 et 1366 : en 1361, l'hôtel du comte d'Etampes  pour 6.000 royaux d'or (en orange sur la plan ; l'entrée se trouvait à droite de l'église Saint-Paul, aux n°20-26 de la rue Saint-Paul, et l'hôtel s'étendait jusqu'à la rue du Petit-Musc) ; en 1362 ,l'hôtel des abbés de Saint-Maur (en vert sur le plan ; situé à l'angle de la rue Saint-Antoine et de la rue du Petit-Musc) ; en 1364, le manoir du bourgeois et marchand de bûches Simon Verjal (en rouge sur le plan ; aux n° 7-9 de la rue du Petit-Musc) ; et en 1366, l'hôtel des archevêques de Sens (en bleu sur le plan ; situé à l'angle du quai des Célestins et de la rue du Petit-Musc) qui furent relogés à l'emplacement de l'actuel Hôtel de Sens, à l'angle de la rue du Figuier et de la rue du Fauconnier. Dès 1364, l'hôtel  Saint-Pol est uni par un acte officiel au domaine royal car le roi lui porte "amour, plaisance et singulière affection". L'hôtel Saint-Pol fut encore agrandi par Charles VI grâce à l'acquisition en 1418 de la maison de Jehan de Roussy au n°8 de la Saint-Paul qui pouvait servir d'entrée à l'hôtel des Lions voisin.

plan_bale_hotel_st_pol_coulHôtels et jardins. L'hôtel Saint-Pol était donc formé de plusieurs bâtiments séparés par des cours et de vastes jardins. Chacun possédait son propre hôtel : le roi résidait dans l'ancien hôtel des archevêques de Sens, l'hôtel de la reine correspondait à l'ancienne résidence des comtes d'Etampes (visible ci-contre : Plan de Bâle, vers 1552, le nord est à gauche), et les enfants royaux habitaient l'ancien hôtel des abbés de Saint-Maur.

Comme le montre cette miniature extraite des Chroniques de Froissart, isabeau_hotel_st_poll'hôtel Saint-Pol n'est pas une demeure fortifiée, ni même imposante, comme l'était le Louvre ou Vincennes (ci-contre: Chroniques, de Jean Froissart, Entrée d'Isabeau de Bavière à Paris en 1385, Londres, British Library, MS Harley 4379, fol. 3, 2e moitié du XVe s.). L'entrée principale se trouvait rue Saint-Paul et son portail était décoré de lions en pierre. Il existait une seconde entrée, la porte de Seine, permettant d'accéder à l'hôtel du roi, qui comportait une statue en pied du roi Charles V et de la reine Jeanne de Bourbon (miniature ci-contre), comme au Louvre, à la Cité ou à Vincennes.

L'entrée de la rue Saint-Paul ouvrait sur une première cour qui précédait l'hôtel de la reine ; à gauche de cette première cour se trouvait la grande cour, large de près de 80m, qui pouvait servir pour les joutes. Des bâtiments bas longeaient la grande cour et abritaient les membres de la cour de rang inférieur. On entrait certainement dans l'hôtel du roi par la grande cour. Son rez-de-chaussée abritait notamment la grande salle. Un escalier à vis conduisait à la chambre de parade du roi, sa chambre à coucher, sa salle à manger, sa chapelle, son oratoire et à d'autres petites pièces. L'hôtel du roi comprenait une étude  au rez-de-chaussée, et une autre à l'étage. L'hôtel de la reine possédait sa propre grande chapelle. Les appartements du roi et de la reine étaient décorés de scènes peintes (ou de  tapisseries?) figurant les exploits de Charlemagne, les aventures de Thésée, les épisodes du roman du Chevalier au Cygne. L'hôtel du roi et celui de la reine étaient reliés par une longue galerie longeant le côté est de la grande cour. Hormis l'hôtel du roi, celui de la reine et l'hôtel de Saint-Maur où logeait le dauphin Charles, le reste des bâtiments abritaient Louis, fils cadet du roi, les trois princesses, le chambellan du roi Pierre d'Aumont et les autres gens des hôtels du roi et de la reine.

L'hôtel Saint-Pol possédait également une grande tour carrée qui abritait une partie du trésor royal. Des galeries suportées par des colonnes ou des piliers s'ouvraient, du premier étage, sur les jardins, telles les galeries d'un cloître. Certaines étaient peintes. Ainsi la galerie dans l'hôtel de la reine, longue de 48m : "Depuis le lambris jusques dans la voûte étoit représenté sur un fond vert, et dessus une longue terrasse qui régnoit tout autour, une grande forêt pleine d'arbres et d'arbrisseaux, de pommiers, poiriers, cerisiers, pruniers et autres semblables, chargés de fruits et entremêlés de lis, de flambes, de roses et de toutes sortes d'autres fleurs : des enfants repandus en plusieurs endroits du bois y cueilloient des fleurs et mangeoient des fruits : les autres poussoient leurs branches jusques dans la voute peinte de blanc et d'azur pour figurer le ciel et le jour ; et enfin le tout étoit de beau vert-gai, fait d'orpin et de florée fine" (Henri Sauval, Histoire et recherches des antiquités de la ville de Paris, Paris, 1724, tome II, p277). Une allée permettant à la reine de se rendre de son hôtel à son oratoire dans l'église Saint-Paul voisine possède également un décor peint : "Là, de côté et d'autre, quantité d'Anges tendoient une courtine des livrées du roi : de la voute, ou pour mieux dire, d'un ciel d'azur qu'on y avoit figuré, descendoit une légion d'Anges, jouant des instrumens, et chantant des Antiennes de Notre-Dame. Le ciel, au reste, aussi bien de l'allée que de la gallerie, étoit d'azur d'Allemagne qui valoit dix livres parisis la livre, et le tout coûta six-vingts écus" (ibid).

L'hôtel Saint-Pol était dotée de nombreuses chapelles (pour l'une d'entre elles, Charles V fit exécuter douze statues d'apôtres), ainsi que de bains et d'étuves aux cuves de bois d'Irlande. Les jardins, ou "préaux", occupaient une surface importante de hôtel. Ils devaient être divisés en carreaux, comme cela apparaît au Louvre, à travers les comptes des salaires versés aux metjardiniers : "Sevestre Vallerin, la peine de bras pour sa peine d'avoir sarclé les sentiers qui vont parmi les préaux, avec les carreaux où sont les roziers, fraiziers, violiers, sauges, exopes, (=hysope), lavende, cocq (=menthe), percin (=persil), sarriette et autres bonnes herbes" (Adophe Berty, Histoire générale de Paris.Topographie historique du vieux Paris, Région du Louvre et des Tuileries, Paris, 1866, tome I, p198). On peut voir ce type de jardin dans une Annonciation (ci-contre) de l'atelier de Van der Weyden, vers 1465-75 (New York, Metropolitan Museum of Art). Un paiment de 1377 mentionne l'achat de "lavendes et autres herbes à planter en nostre jardin de nostre hostel Saint-Pol" (F. Bournon, "L'Hôtel royal de Saint-Pol à Paris", Mémoires de la Société de l'histoire de Paris et de l'Ile-de-France, tome VI, 1879, p101, note 3). Charles V fit également planter des cerisiers dans le préau de la Cerisaie. Les jardins sont pour le roi un lieu de "granz esbatements" (charte de juin 1364), de délassement, comme en témoigne Chistine de Pizan : "aucune fois entroit en ses jardins, esquels, se en son hostel de Saint-Pol estoit, aucune fois venoit la royne ver lui ou on lui apportoit ses enfans" (Livre des fais et bonnes meurs du sage roy Charles V, Genève, 1977,  vol. 1, p46). Les jardins de l'hôtel comptait une ménagerie abritant des lions et des sangliers, des volières et un vivier. De ces jardins, la toponymie actuelle porte l'empreinte : la rue de la Cerisaie, le rue des Lions-Saint-Paul, la rue Beautreillis font référence aux jardins de l'hôtel Saint-Pol.

La fin de l'hôtel Saint-Pol. A la mort de Charles VI, la reine Isabeau de Bavière y demeura jusqu'en 1435. En 1423, Henri VI d'Angleterre et son épouse Catherine de France (fille de Charles VI) y séjournèrent. Mais dès le règne de Charles VII, l'hôtel Saint-Pol fut délaissé par le souverain qui résida plutôt à l'hôtel des Tournelles voisin. Il commença alors à être démembré, Charles VII, Louis XI puis François Ier vendant ou donnant à divers personnages des parties de l'hôtel. Finalement en 1543 mit en vente l'hôtel de la Reine, l'hôtel d'Etampes et l'hôtel du Petit-Bourbon qui se trouvait de l'autre côté de la rue du Petit-Musc. Ces terrains furent alors lotis et on traça les trois rues Charles V, Beautreillis, et des Lions-Saint-Paul.

 

Bibliographie

Danielle CHADYCH, Le Marais, évolution d'un paysage urbain, Paris, Parigramme, 2005.

Fernand BOURNON, "L'hôtel royal de Saint-Pol à Paris", Mémoires de la Société de l'histoire de Paris et de l'Ile-de-France, 6, 1879, p. 54-179.

Mary WHITELEY, "Deux vues de l'hôtel royal de Saint-Pol", Revue de l'art, 128, 2000-2, p49-53. 

Paris et Charles V, Arts et architecture, Paris, exposition de la mairie du 6e arrondissement, 2001.